1975 - 1985

ROCKAMBOLESQUE

Rock Werchter compte de nombreux parrains mais un seul et unique père spirituel: Hedwig De Meyer, un étudiant en ingénierie qui anime le Hageland tous les week-ends avec son projet Flash Experience. L’amour de la musique l’amène à organiser des concerts et à mettre sur pied un mini festival. Tout à coup, en 1975, Jokke Kerkhofs, aujourd’hui disparu, lance une longue tradition, en tant que batteur du groupe Big Bill. Le lieu: une tente plantée sur la plaine des Patros (Chiro) de Werchter. Visiteur le plus remarquable: le reporter Herman Schueremans du Nederlandse Muziek Express, qui est le seul journaliste à demander une accréditation pour couvrir le Rock & Blues Festival. Ce dernier organise son propre mini festival dans le village voisin de Herent et cherche à tout prix à devenir promoteur de concerts. La rencontre est inévitable. À l’autre bout du pays, Schueremans convaint un certain Noël Steen de Koekelare de se joindre à eux dans cette aventure. L’idée est de réunir une même affiche internationale qui se produise le samedi à Torhout, puis le dimanche à Werchter, lors du premier week-end de juillet.

TORHOUT/WERCHTER

Les 6 et 7 juillet 1977, Torhout-Werchter (encore à l’époque Woodland Festival Torhout + Rock & Blues Festival Werchter) devient réalité et reçoit le qualificatif de ‘double festival’. Werchter est d’ailleurs placé sous des auspices particulièrement favorables, comme l’indique le chiffre 7/7/77. L’édition 1978 est encore plus déterminante. C’est une véritable année pivot qui dévoile déjà tout le potentiel de l’expansion à venir. Même la méga tente de 5.000 personnes s’avère un peu étroite pour faire face à l’affluence. C’est décidé, l’été suivant, on verra plus grand et plus loin. L’affiche de 1978 constitue un amalgame varié mais néanmoins cohérent. Gruppo Sportivo et Dr. Feelgood sont des lauréats du circuit de concerts que Schueremans tente de faire émerger en Flandre, Raymond van het Groenewoud est le premier Flamand capable de faire du rock dans sa langue natale, les groupes new wave The Runaways et Talking Heads sont annonciateurs des temps nouveaux. Soit une affiche internationale et variée qui forme un tout très performant.

LA CERISE SUR LE GÂTEAU

Ces années-là, le rock ne joue pas encore en première division. Une poignée de groupes seulement arrive à remplir une salle de la taille de Forest-National. Qui plus est, les formations britanniques et américaines ne se rendent pas volontiers dans un - petit - pays comme la Belgique. Surtout les nouveaux groupes. Pour les artistes comme pour l’organisateur, l’opération est risquée et coûteuse, et l’organisation des tournées loin d’être aisée. Le nombre de salles était alors nettement plus restreint et le rock attirait surtout les plus jeunes (lisez les 15-25 ans). Le public était donc aussi plus réduit. Les festivals sont une bonne façon de remédier à ces inconvénients. La concentration des noms sur l’affiche augmente les chances que le public afflue, ce qui permet en retour de faire venir des artistes de l’étranger. Ce n’est donc pas une coïncidence si quelques uns des premiers et des plus grands festivals européens se tiennent dans de petits pays: Pinkpop (PB), Roskilde (DK) et Torhout-Werchter (B). Pour eux, il s’agissait d’une solution intéressante pour proposer une affiche internationale sans prendre trop de risques. Autre aspect important: la saison des concerts s’étendait alors de septembre à juin. Pendant les mois d’été, c’était le calme plat. Un festival était alors considéré comme une grande fête de clôture, la cerise sur le gâteau. Un coup d’œil aux dates le confirme: Glastonbury (fin juin/début juillet), Pinkpop (début juin), Roskilde (début juillet) et Werchter (début juillet).

NÉOPHYTES ET VALEURS SÛRES

Quatre groupes ont marqué la jeunesse de Torhout-Werchter. Il s’agit de Talking Heads, Dire Straits, U2 et Simple Minds. T/W contribue à leur succès, et leur célébrité se répercute sur le festival. En 1982, T/W fête son premier lustre. Et les résultats sont impressionnants. En cinq ans, le nombre de visiteurs a grimpé de 5.000 à 65.000. La programmation revêt progressivement un format immuable qui se poursuivra jusqu’à la moitié des années 90: 8 ou 9 noms par journée de festival, selon un savant mélange entre nouveaux talents, artistes au faîte de leur carrière et valeurs sûres. T/W apporte en outre d’autres garanties. C’est toujours une obsession de n’annoncer un nom que quand il est tout à fait sûr. Les annulations sont toujours rares. Même lorsque les affiches se rallongent au point de ressembler au menu d’un restaurant chinois.

PRODUCTION NATIONALE

Un chapitre tout entier est écrit par les artistes du cru. À la fin des années 70, le rock belge semble enfin sortir de sa torpeur. T/W le remarque et invite les meilleurs talents à inaugurer les journées de festival. Mais les places sont chères et sont en fin de compte inaccessibles pour Allez Allez, Jo Lemaire & Flouze, De Kreuners, T.C. Matic et consorts. Seul Raymond van het Groenewoud arrive à tirer son épingle du jeu. Remarquable: entre 1983 (The Scabs) et 1992 (à nouveau The Scabs), aucun artiste belge n’est à l’affiche. La génération dEUS inversera la tendance au milieu des années 90. Depuis, ce succès ne s’est plus jamais démenti.

TW SUIT LE TOUR

Les années record se succèdent. En 1984, le cap des 100.000 visiteurs est franchi. En 1985, Werchter comptabilise à lui seul 63.000 entrées. Pour Herman Schueremans, fan de cyclisme, cette année est véritablement paradisiaque. À la veille du festival, Ludwig Wijnants remporte en effet la septième étape du Tour de France, alors qu’il porte un pull Tönissteiner-Torhout Werchter-BASF-Humo. En 1987, le 4 juillet, Herman Frison remporte la quatrième étape du Tour dans un maillot Roland-Skala-TW.

RÉVOLUTION SCÉNIQUE

Mais il se trame quelque chose en coulisse. En 1984, Herman Schueremans et Hedwig De Meyer créent la société de montage Stageco, dans le village de Werchter, célèbre pour ses chicons. Le système ‘steel tower’, perfectionné grâce à T/W, révolutionne le monde de la scène. L’entreprise connaît un énorme succès dans les années 90 avec les tournées internationales de U2, The Rolling Stones, Pink Floyd et Metallica. Toujours dans le domaine technique: aux débuts de T/W, les équipements son et lumière étaient déplacés de nuit, de Torhout à Werchter. Démontage à Torhout, chargement, transport de Torhout à Werchter (150 kilomètres), déchargement et montage à Werchter, et tout cela en moins de 10 heures.

CHALEUR, NÉERLANDAIS ET TOILETTES

Trois sujets de discussion dominent pendant les années 80: a) les Néerlandais, b) les WC, et c) la chaleur. Torhout-Werchter exerce une incroyable attraction sur nos voisins du Nord. En 1986, la colonie néerlandaise compte 16.000 habitants à Werchter. Soit 1 visiteur sur 4. Selon la presse présente sur place, la principale raison de cette fascination est l’ambiance belge. Quant aux toilettes, c’est une inépuisable source de plaisanteries. Il n’y en a jamais assez, et elles se font de plus en plus nombreuses. Au fil des ans, elles finissent par former un village sanitaire à part. Et il arrive que les premiers jours de juillet soient torrides et fassent chauffer les esprits. Ce qui peut poser problème, surtout dans les premiers rangs. Les pompiers sont appelés plus d’une fois à la rescousse pour apporter un peu de rafraîchissement.

10 ANS. ÉTAT DES LIEUX

En 1986, le festival Torhout-Werchter est arrivé à maturité. Deux jours d’affilée, la même affiche de neuf artistes se produit sur une seule scène, sans écran vidéo, le camping n’est pas encore devenu indispensable. La journée commence et se termine donc par une longue file d’attente. Torhout-Werchter est un événement collectif où l’on se rend de préférence avec des amis (école, mouvement de jeunesse,...) et en bus. Il est important de se fixer des rendez-vous. L’ère du GSM n’étant pas encore venue, de grands drapeaux sont utilisés pour se donner rendez-vous, qui servent en outre à encourager les meilleurs groupes. Codes vestimentaires: les garçons sont souvent en shorts, le merchandising est encore limité. Un ticket coûte 850 francs (21 euros). En 1986, c’est la première fois que le festival accueille un ministre en fonction. Patrick Dewael est alors ministre de la Culture. Jean-Marie Pfaff atterrit à Werchter dans un hélicoptère bleu.


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